Cet article puise très largement son inspiration dans le dernier ouvrage de Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal (éditions climats, 2007). Il propose une réflexion sur la nature peu démocratique de la société libérale contemporaine, en s’appuyant
sur un certain nombre d’arguments avancés par JC Michéa.
A chaque élection d’envergure, à l’instar des dernières présidentielles,
l’agitation spectaculaire médiatisée côtoie une absence profonde de désaccords substantiels. L’impression domine qu’après la mort constatée du politique, l’heure est au jeu et à la simulation. La
démocratie, vidée de son sang, n’est plus que le simulacre sans cesse rejoué d’une idée morte. Il n’y a plus rien, on ferme, mais show must go on.
Bien sûr, demeure toujours ce qui, a minima, différencie les
challengers, et continuera de les différencier, je veux parler de leur personnalité, de leur sensibilité, de leur éducation ou bien encore de leur style. Tout cela, bien sûr, a son importance.
Pour s’en convaincre, il n’est qu’à voir le style PDG fortuné de notre Président de la République. Mais il faut bien admettre que derrière la guerre des mots et des images du discours politicien,
les distinctions idéologiques ne signifient plus grand chose.
Certains s’en réjouissent, croyant constater, dans le sillage de la
« mort des idéologies », l’arrivée à maturité des démocraties. Ceux-là vous souhaitent la bienvenue dans le monde d’après la fin de l’Histoire (les plus nombreux). D’autres au contraire
(les moins nombreux), et nous serons de ceux-là, y voient le signe manifeste d’une perte de substance et d’énergie vitale préjudiciable, et peut-être même fatale, au grand dessein démocratique
que notre époque prétend avoir accompli.
L’alternance unique ou le nouveau
visage de la démocratie formelle
Il est assez difficile de comprendre en quoi une démocratie accomplie
prendrait forcément les traits d’une démocratie en réalité rétrécie. Là n’est pas sa force, et moins encore son but. De plus, il y a quelque paradoxe à découvrir l’âge d’or démocratique
dans la pratique constante des « politiques de la nécessité », où la problématique du choix, et donc de l’autonomie, s’efface devant les mécanismes supérieurs et prétendument
incontestables des pseudo sciences économiques et sociologiques.
L’idée qui prétend en arriver là, c'est-à-dire, finalement, à la fin de
l’Histoire, au prix d’une gestion purement technique et procédurale des sociétés politiques, et donc à une évacuation permanente de la question des fins, n’a tout simplement rien à voir
avec la démocratie. En revanche, elle a bien évidemment tout à voir avec le libéralisme qui ne reconnaît de légitimité qu’au droit et au marché, deux mécanismes de régulation tout à fait
impersonnels et abstraits qui, ensemble, assurent néanmoins sa parfaite unité idéologique. En effet, « ramené à ses principes essentiels, le libéralisme se présente comme le projet d’une
société minimale dont le Droit définirait la forme et l’Economie le contenu » (L’empire du moindre mal, p. 75).
C’est précisément cette unité qui, selon Jean-Claude Michéa, rend compte
du fait que les deux forces politiques qui ont occupé le pouvoir gouvernemental en France, depuis presque trente ans, sont en réalité les deux faces d’une même médaille. C’est tellement vrai que
si Tarzan débarquait dans notre démocratie adorée, en pleine campagne présidentielle, il ne verrait que des « libéraux de gauche » affrontant des « libéraux de droite »,
également convaincus que l’administration des choses vaut bien mieux, et plus, que l’antique gouvernement des Hommes. D’ailleurs, gauche comme droite ont dissout la politique dans la
« gouvernance » et/ou la « gouvernementabilité » des sociétés. Il suffit pour cela d’écouter la radio ou d’allumer la télévision.
Comme l’explique si justement Michéa, « là où les sociétés
totalitaires s’en tenaient au principe simpliste, et coûteux en vies humaines, du parti unique, le capitalisme contemporain lui a substitué, avec infiniment plus d’élégance et d’efficacité, celui
de l’alternance unique » (L’empire du moindre mal, p. 125). « La logique libérale, avance-t-il, définit un tableau à double
entrée. Dans ce tableau, la droite moderne représente le mode d’entrée privilégié par le marché et son expansion perpétuelle. La gauche moderne représente le mode d’entrée privilégié par le
droit et sa culture transgressive. L’une procède plutôt de Turgot et d’Adam Smith, l’autre plutôt de Benjamin constant et de John Stuart Mill. C’est pourquoi le clivage droite/gauche, tel
qu’il en est venu à fonctionner de nos jours, est la clé politique ultime des progrès constants de l’ordre capitaliste. Il permet, en effet, de placer en permanence les classes populaires
devant une alternative impossible. Soit elles aspirent avant tout à être protégées contre les effets économiques et sociaux immédiats du libéralisme, et il leur faut alors se résigner, en
recherchant un abri provisoire derrière la gauche et l’extrême-gauche, à valider toutes les conditions culturelles du système qui engendre ces effets. Soit, au contraire, elles se révoltent
contre cette apologie perpétuelle de la transgression, mais en se réfugiant derrière la droite et l’extrême-droite, elles s’exposent à valider le démantèlement systématique de leurs conditions
d’existence matérielles, que cette culture de la transgression illimitée rend précisément possible » (L’empire du moindre mal, page
119).
Notons que si cette alternance unique se fait jour à notre époque, c’est
essentiellement en raison d’une prise sans précédent de la pensée libérale sur la réalité. Longtemps, celle-ci s’est en effet heurtée au profond fossé qui sépare l’homme ordinaire de la
représentation qu’elle s’en fait, c'est-à-dire rien de plus qu’une monade rationnelle cherchant à maximiser l’utilité de son action. De ce point de vue, on appréciera la formule de Michéa
qualifiant les économistes de « mathématiciens de l’hypothèse égoïste ». En dépit de sa vision réductrice et pessimiste de l’Homme, la pensée libérale rencontrait sur son chemin de
puissants remparts comme le patriotisme, les institutions sociales comme le mariage, les traditions, la foi religieuse ou même encore l’agitation révolutionnaire. Aujourd’hui, l’immense énergie
déployée pour tordre la réalité et la faire entrer dans le moule libéral, mouvement que l’on appelle gentiment la « mondialisation », détruit les « conservatismes » avec une
efficacité jamais égalée dans l’Histoire. A cet égard, la main invisible ressemble de très près aux anciens despotismes éclairés, à ceci près que la modernisation forcée des sociétés n’appelle
plus l’autoritarisme d’autrefois. Cela n’aurait d’ailleurs pas été possible sans le triomphe d’une rhétorique de l’émancipation individuelle très largement soutenue par le gauchisme et le
féminisme.
L’impasse révolutionnaire, ou
comment le passé doit éclairer notre présent
Dès lors que la politique n’est plus guère aujourd’hui que la mise en
scène sophistiquée d’un libéralisme omniprésent, se pose immédiatement la question de la possibilité du changement. Comment, en effet, rétablir les conditions d’une vraie démocratie où
l’alternative – manifestation de l’autonomie dans le réel – retrouverait toute sa place ? On serait vite tenté, pour répondre à cette question, de réactiver la solution révolutionnaire.
Néanmoins, l’expérience historique a largement montré que les grands soirs libérateurs tuaient la démocratie à l’instant même où ses instigateurs prétendaient consacrer son accomplissement. La
force du monde de l’après-guerre froide est peut-être d’avoir tourné la page de la fausse alternative révolutionnaire proposée par les formes différentes d’absolutisme historique qui, toutes, ont
massacré la liberté au nom d’un idéal de justice. Comme l’a souligné Albert Camus, « nous savons maintenant que la révolution sans autre limite que l’efficacité historique signifie la
servitude sans limites » (L’homme révolté). Aussi, toute tentative de réactiver l’espoir révolutionnaire pour contrer le libéralisme
ne pourrait-elle conduire qu’à la négation sanglante de la démocratie.
L’alternative, pour conserver son caractère démocratique, ne doit donc
jamais s’entendre absolument. Il n’y aura jamais un parti ou un homme pour rétablir la Justice d’une très improbable cité radieuse. C’est en faisant ce constat, au demeurant, que les
forces politiques contemporaines, de gauche comme de droite, se sont résignées au libéralisme et à son délire de « créer les conditions d’un traitement enfin impartial et scientifique de la
société » (L’empire du moindre mal, page 22). Les totalitarismes ont, de ce point du vue, laissé derrière eux un soupçon radical envers
l’Homme. C’est cette profonde méfiance qui explique la glorification du marché et de sa prétendue main invisible autorégulatrice. Le vrai problème, c’est qu’une société aussi radicalement hostile
au gouvernement des Hommes par les Hommes, aussi convaincue que la politique est un « art purement négatif » (Michéa) ne peut pas être une démocratie puisque, par essence, et sans
naïveté sur les difficultés à surmonter, celle-ci est toujours le résultat d’un pari positif sur la perfectibilité morale et politique de l’Homme.
La démocratie est toujours une
idée neuve
L’Occident semble donc s’être converti au libéralisme, non pas comme il
est souvent dit par approfondissement d’une quelconque dynamique démocratique, mais bien plutôt par un éloignement confinant aujourd’hui à la séparation. Mais pour s’en convaincre, il ne suffit
pas de montrer que gauche et droite ne sont que deux entrées possibles dans la religion libérale. Il faut comprendre aussi tout ce qui, en soi, sépare le libéral du démocrate, et qui fait de ce
dernier une figure plutôt rare des temps (qui se pensent) modernes.
1/ Quand le démocrate placera ses espérances dans la perfectibilité de
l’Homme, le libéral s’en méfiera comme de la peste et se servira des nécessaires mécanismes de limitation du pouvoir, pour réduire à portion congrue sa capacité de changement
politique.
2/ Quand le démocrate prendra appui sur les vertus morales de l’homme
ordinaire, en veillant à conserver les conditions de leur préservation et de leur expansion, le libéral louera plutôt ses vices si profitables au dynamisme économique et à son dieu, la
Croissance, en référence à Adam Smith ou à Mandeville. Le premier sera sensible aux valeurs morales (tout en se méfiant du moralisme), au sens de l’honneur et à la maîtrise de soi, le second
préfèrera de loin le droit et la réalisation primordiale de ses désirs, sous couvert d’authenticité.
3/ La figure louée par le démocrate sera plutôt le citoyen lettré,
propriétaire, autonome et avide de débat public, quand celle du libéral sera surtout le commerçant soucieux de réussir dans les affaires (quelles qu'elles soient), ou bien le salarié consommateur
de marchandises, de loisirs et de spectacles. En matière d’éducation, le libéral ne trouvera pas trop de sens à un savoir qu’il jugera dépourvu d’efficacité.
4/ Alors que le démocrate privilégiera la participation du plus grand
nombre et qu’en de nombreuses occasions, il en appellera à l’arbitrage communautaire ou populaire, le libéral préfèrera les cénacles feutrés des savants éclairés, ou encore les procédures bien
huilées de textes compliqués.
En somme, l’un rêve d’une société trépidante où des « héros
ordinaires » se font face sans jamais se désolidariser, et l’autre d’une société tranquille où des individus qui se mêlent sans se mélanger ni, a fortiori, se rencontrer, travaillent (sur le
marché de l’emploi) pour jouir (le temps libre), sans trop se préoccuper de la chose publique ni même des fins de l’action humaine.
Pour le démocrate, le marché sera subsidiaire à la politique, le droit
un moyen pour construire une société plus civilisée, et le commerce international une pratique nécessairement encadrée (et donc potentiellement protectionniste). Pour le libéral en revanche, la
politique devra céder le pas aux impératifs du marché, le droit se bornera à enregistrer les rapports de force afin d’assurer la coexistence durable des individus (ce qui explique la culture de
la transgression propre à la gauche), et le doux commerce sera très fortement encouragé (et donc le libre échange).
L’autonomie démocratique comme
planche de salut
La démocratie est d’abord une révolte de tous les jours et jamais une
révolution, au sens où pouvait l’entendre Albert Camus, en opposant « l’efficacité de la sève à celle du typhon » (L’homme révolté).
Elle est un rêve quotidien en action, fragile et précaire, pour concilier la liberté et la justice, en vue de vivre dans une société décente. Pour ce faire, elle compte sur la vertu
ordinaire du citoyen, sur l’effort d’élévation individuelle et collective qui se situe, non pas dans d’abstraits principes moraux, comme l'a montré Michéa à la suite d’Orwell et de Lasch, mais
dans l’expansion de la banalité du bien. Pour un démocrate, les mécanismes du marché et du droit, les agencements institutionnels et la mécanique constitutionnelle, « sans qu’il n’y ait plus
jamais lieu de faire appel à la vertu des sujets » (L’empire du moindre mal, p. 33), ne sont pas la solution définitive à la question
politique, pas plus que ne l’était, d’ailleurs, le totalitarisme prétendument démocratique. Pire, le culte du marché représente pour lui une menace sérieuse, en ce qu’il fragilise le lien
communautaire et national, encourage l’individualisme rapace et justifie les inégalités les plus choquantes. Bref, il arrive un moment où le démocrate ne peut soutenir l’expansion infinie du
marché sans mettre aussitôt en danger les fondements sociaux et culturels de la société décente à laquelle il aspire.
Un démocrate ne s’en remet à aucune force extérieure, que celle-ci soit
divine, scientifique ou historique. Pour lui, la question politique est bien évidemment l’affaire d’Hommes libres. Mais le démocrate a le sens des limites, il sait parfaitement que la démesure
est l’ennemi qui le guette. De sorte que si nous nous libérions de l’idéologie libérale, non seulement nous trouverions la voie de l’autonomie, mais nous abandonnerions aussi, pour notre plus
grand bien, cette folie contemporaine qui, chaque jour un peu plus, consiste à déshumaniser la société au nom d’un culte religieux de la croissance et du progrès matériel. Car, comme l’a souligné
Michéa, « l’empire du moindre mal, à mesure que son ombre s’étend sur la planète tout entière, semble décidé à reprendre à son compte, un par un, tous les traits de son plus vieil ennemi. Il
entend désormais être adoré comme le meilleur des mondes ». Et cette nouvelle utopie libérale anti-démocratique n’est rien d’autre que « la fabrication de l’homme nouveau exigé
par le fonctionnement optimal du marché et du droit » (L’empire du moindre mal, p. 201).
Seule une pensée réellement démocratique,
parce qu’elle reconnaît toute l’importance des valeurs morales, serait en mesure de mettre un frein à la marche sonnante et trébuchante de cette utopie déshumanisante qu’on appelle
mondialisation, et qui a partie liée avec le libéralisme.
Les commentaires