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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Trente six ans

Publié le 26 Octobre 2007 par M. Aurouet in Nouvelles

  
Tchao Pingouin

 
 
Ca a commencé avec la mort du Pingouin. Car c’est ainsi qu’on l’appelait, Roger, « le Pingouin ». Dans la boîte, il traînait la réputation de l’homme gentil, le type que vous pouviez solliciter sans trop avoir à craindre les mauvais coups. Il était simple, Roger. Mais il était moche. Si elle s’était contentée d’une mocheté ordinaire, c’aurait peut-être un peu soulagé son calvaire. Au contraire, la providence fut bien dure avec lui, en décidant que notre Roger ferait l’effet d’un petit monstre aux allures de pingouin. On se foutait souvent de sa gueule, parfois férocement mais sans grande méchanceté, et il le savait. En qualité de responsable marketing, Roger occupait une fonction suffisamment importante pour subir la pression directe de la direction, mais pas assez pour attirer sur lui le regard des filles. Je crois bien que c’était là sa pire souffrance. Qui a fréquenté l’entreprise des temps modernes sait parfaitement qu’un type moche, d’une intelligence moyenne, figurant au niveau intermédiaire de l’organigramme a des chances assez maigres de baiser ses collaboratrices. Pour ça, il faut être, ou bien le beau gosse des archives, ou bien le manager très au-dessus des autres. Roger, lui, était le type même du gars qui n’éveillait d’intérêt que pour le boulot et la moquerie. On savait à peu près tous qu’il vivait dans une grande solitude affective. Bien sûr, on ne l’écartait pas. Il travaillait parmi nous. Mais on savait qu’il ne rentrait le soir que pour nourrir et papouiller ses chats. Ce soir là, un lundi, Roger a décidé que c’était le dernier soir, comme un ultime geste de liberté dans une vie qui, manifestement, ne l’intéressait plus. Ce sont les huissiers qui l’ont trouvé le mardi matin. Comme beaucoup de cadres, Roger courait après son standing. Il s’était investi corps et âme pour montrer aux filles combien il était assis socialement. Depuis qu’il avait lu une étude sur leurs motivations amoureuses, Roger s’était lancé dans une course effrénée à l’accumulation matérielle. Le midi, il nous parlait des derniers gadgets technologiques qu’il avait déjà chez lui. Résultat, il était endetté jusqu’au cou. J’ai appris un peu plus tard que notre pingouin avait vécu, peu avant sa mort, une idylle amoureuse avec une certaine Vanessa. Ca n’a pas duré, et ça l’a sans doute tué. Comme tant de gens sur Terre, Roger s’était accoutumé à vivre dans son désert. Il s’était blindé. Mais quand Vanessa a débarqué dans sa vie, le pauvre a repris espoir. Alors quand elle est partie, il a refusé de repartir pour son désert. Ca devait lui donner le vertige, Roger. Vous comprenez, c’est comme si vous demandiez à un type qui sortirait tout juste d’un long coma d’y replonger pour vingt ans de plus. Dans cette situation, on pense tout de suite à abdiquer. C’est un peu ce qu’il a dû vivre, Roger, lui qui, depuis cette fameuse fête des célibataires organisée par la mairie, avait retrouvé foi en sa bonne étoile. A son enterrement, tout le staff était présent. On a tous chialé. C’était pas pour de faux, car au fond on l’aimait bien. Il adoucissait le quotidien. On le chambrait plus par mimétisme que par réelle méchanceté. Hannah Arendt aurait dit que le travail nous formait plus à la conduite qu’à la véritable action.
 
La vie aurait pu reprendre tranquillement son cours. Le truc, c’est que je me reprochais la mort de Roger. Le jour de son suicide, je m’étais associé à la tournée générale. Le plus dégueulasse, c’est que d’habitude, je fais plutôt dans la retenue. Il serait mort le mercredi, Roger, que je me serais senti même un peu au-dessus des autres. J’y aurais pris, c’est certain, un petit plaisir narcissique. Mais ce sacré Roger est mort le lundi. Non seulement le calendrier de sa disparition avait sali un orgueil que je m’efforçais de nourrir chaque jour un peu plus, mais il m’avait carrément donné mauvaise conscience. Au lieu de me sentir au-dessus de la mêlée, je me considérais coupable parmi les autres. C’était embarrassant.
 
Evidemment, le nouveau client que je devais accompagner dans son projet ignorait tout de cela : la mort de Roger, l’enterrement récent, la mauvaise conscience et l’irritation dans laquelle elle me tenait. Mais clarifions un peu les choses : je m’appelle Yves, j’ai 36 ans, et je travaille comme expert à « SPR consulting ». Par « SPR », entendez « savoir pour réussir ». Notre boite proposait à qui en a besoin, entreprises, collectivités, associations, un bouquet complet de services d’aide à la décision. Son slogan : « la complexité est notre affaire, pas la vôtre ». Bref, on prospérait sur l’inflation de règles dont a besoin la société libérale pour survivre. Site Internet béton, phoning, spamming, spots publicitaires radio, nous nous rendions visible par tous les moyens que la technique met à disposition. Le boss était parti de l’idée simple que les organisations, soucieuses de profitabilité, de rentabilité et de renommée maximales, avaient besoin d’agir le plus rapidement possible dans un environnement concurrentiel exacerbé. Toutefois, cette réactivité était contrainte par la complexité croissante du monde. Pour elles, nous étions donc le recours idéal. Idée simple, mais, il faut bien le dire, efficace. Nous étions un peu les Julien Courbet du capitalisme, et ça nous excitait.
 
Ce jour-là, donc, peu après la disparition de Roger, la direction clientèle m’avait refilé une nouvelle affaire. Il s’agissait d’un dirigeant d’une société de prêt-à-porter qui, pour des raisons « logistiques », souhaitait délocaliser la totalité de sa production dans un pays d’Europe de l’Est. Ma tâche consistait, sur la base d’un cahier des charges précis, à dénicher le pays où des sociétés de confection vestimentaire, capables d’assurer coupe et coupure, pourraient répondre aux attentes du client. De toute évidence, celui-ci voulait concilier économies de coûts et rythme de production soutenu.
 
Jusque-là, j’avais traité les dossiers sans trop me poser de questions. Je veux dire, je connaissais parfaitement la réalité, mais je m’étais fait une raison. La mondialisation me semblait être un fait, rien de plus qu’une donnée structurante qui avait ses avantages et ses inconvénients. Certes, cela faisait un moment que le jargon libéral me gonflait. Chaque PowerPoint qui défilait me laissait dans un état d’énervement prononcé. Mais je ne me sentais pas plus concerné que ça. Avec les collègues, on prenait tout ça avec ironie, on essayait de se montrer les uns aux autres qu’on prenait des distances avec la novlangue quotidienne. Mais ça ne nous empêchait pas de la manier tous les jours et de l’utiliser plus souvent qu’à notre tour.
 
Ces derniers temps, j’avais néanmoins l’impression de plus en plus nette que notre environnement professionnel nous endormissait l’esprit, et qu’il nous condamnait au cynisme. En fait, quand cet inique dossier tomba entre mes mains, j’étais au bord de la rupture. Je ne croyais plus à ce que je faisais. Je crois que la mort de Roger avait bouleversé bien plus que ma bonne conscience. Elle m’avait réveillé. Ce que je ne savais pas, c’est que j’entamais un processus qui allait profondément changer ma vie.
 
***
  
Miranda
 
Il fallait bien que je lui dise, à Miranda, que j’étais viré. Je devais lui annoncer. Mais je devinais à l’avance sa réaction. Ma femme bossait dur, comme moi, pour améliorer notre qualité de vie. Elle ne comprendrait pas mon choix, qu’elle assimilerait à coup sûr à un lâche renoncement. J’ai donc fait mon possible pour la mettre dans un bon état d’esprit. Je l’ai accompagnée tout le samedi après-midi faire du shopping, avant de l’inviter au restaurant. Elle était comme ça, Miranda. La seule chose qui pouvait réellement l’apaiser, c’était d’acheter compulsivement des fringues qu’elle jugerait démodés dès que son acte d’achat aurait cessé de combler sa soif de nouveauté. Je ne la blâmais pas, ma Miranda. Après tout, elle remplissait comme elle pouvait le vaste vide existentiel de l’époque. Et surtout, elle travaillait dur pour entretenir sa fièvre acheteuse. Nous sirotions tranquillement, elle son kir et moi mon whisky, quand j’ai fini par lui dire à peu près ça : « Miranda, j’étais un travailleur aliéné, à présent je suis un chômeur libre. Le temps de la comédie sociale est révolu ». Elle a mis un petit moment avant de réaliser que je m’étais fait virer et qu’en réalité, je l’avais bien cherché. La formule, elle, avait complètement raté son effet :
 
-         Mais tu es fou ? Et ta carrière, et la maison, et les enfants ?
-         Je ne pouvais plus Miranda, je veux autre chose. J’en ai assez de faire le sale boulot. Chaque fois que je rentre à la maison, je me dis que je suis un petit soldat enrôlé dans une sale guerre. J’en ai assez d’obéir, assez d’être mobilisé pour la Performance, la Croissance et la Prospérité, au prix d’un gigantesque renoncement moral. Et puis comme tu sais Roger est mort…
-         Tu t’es toujours foutu de Roger… Et tu comptes faire quoi maintenant que tu as brisé ta carrière ?
-         Ecoute Miranda, arrête un peu avec ta rengaine de la carrière. Je m’en fous. Si tu peux pas comprendre que je veux autre chose et…
-         Mais quoi donc ?
-         Je sais pas, prendre du temps justement pour l’éducation des enfants. Tu crois pas qu’ils méritent un peu plus de présence ?
-         Parce que tu ne comptes pas chercher du travail ?
-         J’en sais rien, je dois réfléchir. Pendant un certain temps, y aura les Assedic…
-         Tu as vu comment tu parles ? Reprends toi. Il faut te remotiver, c’est une mauvaise passe, tu vas te reposer, saisir de nouvelles opportunités puis rebondir…
-         Peut-être oui…
 
Ce soir là, j’ai pas insisté. Fallait d’abord qu’elle digère la nouvelle. Plus nous discutions, plus ma femme prenait des airs de travailleur social ou de conseiller ANPE. Son discours sur la remotivation, outre qu’il reprenait les grandes lignes des stages de formation continue en entreprise, me cassait les oreilles. Et puis une femme qui prend des accents guerriers, ça la rend tout de suite plus laide. Ce que je voulais moi, maintenant et tout de suite, c’était la démobilisation, et rien de plus. Je voulais m’arrêter au bord de la route, regarder les gens courir, et réorienter ma vie en profondeur. Je ne demandais rien de plus qu’être en accord avec moi-même.
 
Miranda travaillait à la conception de jouets. Son boulot, c’était de remplir les rayons d’Auchan ou de Leclerc de produits dérivés. Transformers, Star wars, Dora, c’était elle. Elle donnait ainsi le plus clair de son temps à flatter les envies des enfants. Ce faisant, elle participait au racket des parents pour les enfants desquels rien n’est jamais trop beau, dès lors qu’il s’agit d’offrir des marchandises en quantité astronomique. D’ailleurs, nous n’avions pas assez d’espace dans la maison pour stocker les jouets de nos propres gosses, jouets qu’ils délaissaient pour l’attente d’un nouveau jouet. L’ironie, c’est que Miranda tombait dans les pièges qu’elles tendaient jour après jour à toutes les mamans de la mondialisation heureuse. Pour Miranda, dénigrer sa carrière, c’était ou stupide, ou réactionnaire. Elle se comparait de façon obsessionnelle à sa mère qui, parce qu’elle était restée toute sa vie femme au foyer, avait vécu, disait-elle, « dans l’ombre d’une sale époque phallocratique ». De vous à moi, la vérité de l’émancipation féminine m’apparaît toute autre aujourd’hui. A bien y réfléchir, et pour faire court, je me dis que les femmes ont surtout troqué le mari contre le manager. D’ailleurs, Miranda obéissait à ses supérieurs avec un zèle bien plus important que sa mère n’obéissait à son père. Au demeurant, le père n’était pas un mauvais bougre. Je pense même que c’était la mère qui portait la culotte. En tout cas, je peux dire que si Miranda servait avec autant de force l’unification juridico-ludico-marchande de l’humanité, c’était d’abord en raison de son credo féministe. Elle, et c’était le combat de sa vie, ne dépendrait jamais d’un homme, même si pour cela, il lui fallait ne presque pas voir ses enfants, concevoir des jouets inutiles, débilitants et ruineux, et apprendre à obéir à des supérieurs plus machos que son mari. C’était sûr, le combat de Miranda était une mobilisation permanente pour le triomphe du progrès émancipateur.
 
***
  
Objecteur de conscience
 
 
Je menais désormais une vie de parasite. J’avais intégré la catégorie honnie des chômeurs volontaires qui profitent du système. J’étais, pour cette raison, étroitement contrôlé. J’avais affaire à sept ou huit administrations, toutes ensemble mobilisées pour que moi, Yves, 36 ans, je retrouve un emploi. C’était vraiment trop de sollicitude, car je n’en demandais pas tant. Quand la bureaucratie sociale me foutait un peu la paix, c’était Miranda et toute la famille qui prenaient le relais. Décidément, il fallait que je retrouve du travail. Pour Miranda, ce devait être les crédits à payer et la reconnaissance sociale. Pour la machinerie du social, ce devait être la baisse des statistiques et la bonne tenue de leurs indicateurs. Y avait toujours une bonne raison pour ne pas me laisser de répit.
 
J’ai donc bâti un projet professionnel avec CV bien propre et belle gueule du type employable, c'est-à-dire rasé, costard et cravate, bref le soldat X tout à fait remplaçable par le soldat Y. Pour prendre sa place sur le marché du travail, mieux vaut ressembler à n’importe qui que de vouloir se distinguer. Toute singularité est dissidence, et la dissidence dans la guerre, ça s’appelle la désertion. Je me suis rendu à l’ANPE pour présenter tout ça à mon conseiller. J’ai commencé par lui demander s’il n’existait pas, sur l’un des formulaires cerfa, une case « objecteur de conscience du capitalisme ». Il a cru que je me foutais de sa gueule, mais je n’avais jamais été aussi sérieux. J’ai donc du sortir le plan B. Je lui ai dit tout de go que je voulais devenir caissier, que c’était pour moi aujourd’hui la seule perspective vraiment excitante et motivante, et que je refusais catégoriquement de reprendre du service dans le consulting. Il a de nouveau cru que je me payais sa tête. Là, j’ai trouvé qu’il y allait un peu fort, parce que ce bourreau bien habillé, il avait du en envoyer des filles dans les supermarchés. Son argument choc, c’était que j’étais trop diplômé pour me résoudre à faire ça. Ca, mon brave monsieur que je lui ai dit, c’est le métier le plus porteur de sens de l’ère contemporaine. Vous êtes au bout de la chaîne du capitalisme, vous êtes à l’endroit stratégique pour contempler le spectacle consumériste contemporain. Là, vous voyez la ménagère de 40 ans avec ses jouets Transformers, ses Kinder Surprise et les chewing gum ajoutés à son caddy juste avant de payer l’addition, parce que son marmot capricieux avait vu la pub à la télé. Vous faîtes votre travail coincé entre une caméra de surveillance et des écrans plats publicitaires, contexte parfaitement idéal pour qui a le souci, comme moi, de vivre en phase avec son époque. Et, cerise sur le gâteau, que je lui ai dit, vous vous trouvez souvent en compagnie de très belles créatures qui, malgré tout ce qu’elles endurent, savent garder le sourire. Je m’étais trouvé assez convaincant. Le conseiller, lui, il était à deux doigts de me prendre pour un fou échappé de l’asile. Il m’a demandé de reprendre mon projet professionnel, de l’axer autour de mon diplôme en management de l’innovation, et nous avons convenu d’un nouveau rendez-vous.
 
A la maison, le climat se dégradait inéluctablement. Miranda n’avait pourtant pas à se plaindre de ma dévotion pour la vie de famille. Depuis qu’on m’avait viré, on n’envoyait plus les filles chez l’assistante maternelle. Une fois rentrée du boulot, Miranda pouvait vraiment se reposer. Mais elle ne supportait plus mon statut de chômeur. Elle disait que je faisais une dépression, qu’il était temps pour moi d’aller voir un psy, de reconnaître que je ne m’en sortirais pas tout seul, et qu’à l’évidence j’avais besoin d’un accompagnement. Un soir, je lui ai dit que j’en avais assez de son discours, que j’étais pas un de ses subordonnés, et qu’avec elle, j’avais toujours l’impression de passer mon entretien annuel d’évaluation ou, pire encore, de subir une séance de coaching. Miranda et moi, on se comprenait plus. Elle passait de plus en plus de temps au boulot. Un jour, le facteur déposa une lettre anonyme dans notre boite aux lettres. Elle m’était destinée. Sans doute un employé frustré ou rancunier qui souhaitait passer ses nerfs en m’annonçant que j’étais cocu. Miranda couchait donc avec son top manager. Elle était allée presque au bout de son combat féministe. Bientôt, son mari serait aussi son manager. La boucle était bouclée.
 
***
 
Oncle Paul
 
 
J’étais en pleine procédure de divorce, mes revenus de substitution diminuaient et je voyais beaucoup moins mes enfants. Je vivais dans un petit studio du centre-ville. Miranda me manquait. Bref, ça n’allait pas fort. J’ai donc pris la résolution de retravailler. J’avais ciblé les services publics. Comme un ultime pied de nez à ma situation, j’avais réussi à intégrer l’ANPE comme conseiller. Je voulais passer du côté de ceux qui organisent la guerre et qui punissent les déserteurs. Je pensais aussi que je serais plus à l’abri ici. Je me trompais. La novlangue que j’avais quittée parce qu’elle me rendait fou, me rattrapait au galop. Performance, efficience, productivité, innovation, économie, changement, mobilité, mouvement, adaptation, clientèle, rentabilité, tous ces mots me poursuivaient comme un chasseur traque sa proie. Il m’arrivait parfois de quitter les réunions pour aller vomir en cachette. La seule différence ici, c’était qu’au lieu de vous virer, on vous foutait au placard. Pour moi, c’était pire : j’aurais préféré qu’on me vire, en bonne ressource humaine jetable et substituable que notre temps affectionne. Mais cette fois, la nécessité de vivre et le désir de voir mes enfants étaient plus forts. J’étais désespéré, mais je n’avais pas d’autre choix que de rester mobilisé.
 
Plus le temps passait, plus je ressemblais à ces soldats sans âme d’une armée en retraite. J’avais pris la fuite sans avoir préparé le moindre plan de repli. Je m’enfonçais dans la mélancolie. J’étais incapable du moindre sursaut. La seule chose qui me tenait vraiment en vie, c’était mes enfants. Miranda avait obtenu la garde. Au tribunal, son avocat n’avait cessé d’en référer à son instinct maternel, et ne manquait jamais de pointer l’instabilité de ma personne et la précarité de ma situation. A côté de Miranda et de son plan de carrière, j’étais nu et sans défense. Je n’ai même pas obtenu la résidence alternée. Le plus dur évidemment, c’était de voir débarquer dans la vie de ma famille le top manager au sourire carnassier. Steven*, qu’il s’appelait. Il s’était déjà attiré la sympathie de ma grande fille en lui ramenant plein de jouets à la con. La situation me désespérait. La partie reptilienne de mon cerveau m’encourageait à régler les choses par le seul moyen définitif qui soit, je veux dire le meurtre. Mais je suis un garçon courtois et bien élevé. Bientôt, nous célébrerions ensemble les belles vertus des familles recomposées.
 
Ma vie aurait pu continuer longtemps comme ça, si la mort des autres n’était pas venue, une fois de plus, l’influencer directement. En un sens, le suicide de Roger m’avait donné le courage de basculer. Cette fois, c’est la mort de mon grand oncle qui vint tout changer.

Quand j’étais petit, j’allais souvent déjeuner chez lui avec mes parents. Comme l’oncle Paul avait fait la guerre, il nous racontait ses aventures, ses faits d’arme glorieux et moins glorieux, les évènements dont il avait été le témoin… Quand le repas tirait vers sa fin, tous les autres gosses de la famille mouraient d’envie de quitter la table et d’aller jouer. Pas moi. C’est vrai que l’oncle rabâchait toujours un peu les mêmes histoires, mais chaque récit était l’occasion d’en savoir un peu plus. Je l’écoutais avec attention, l’oncle Paul, parce qu’il touchait en moi une sensibilité profonde, celle que m’a toujours inspirée la figure du héros. Je m’imaginais, tel mon grand oncle, parcourir les villes et les champs, traquer puis chasser l’envahisseur hors des frontières de la République. Quand je me retrouvais seul, je prenais son rôle et je jouais à la guerre. En grandissant, j’ai appris bien sûr que si la guerre est trépidante, elle est aussi une formidable source de malheur, de douleur et de chagrin. De ce point de vue, je n’ai jamais cessé de jouir du privilège de ne pas craindre pour ma vie. Mais à cette époque, j’étais loin de m’imaginer que l’humanité occidentale allait renoncer à toute forme de vie plus haute que celle de la production et de la consommation. J’étais à cent lieux de savoir qu’un jour prochain, on finirait par bosser pour des centaines de multinationales avides de pognon immédiat, et qu’on trouverait ça génial ; qu’on professionnaliserait l’armée, et qu’on se réjouirait de se débarrasser du service militaire ; qu’on prendrait toute levée de drapeau pour un geste fatalement fascisant, hormis pendant les coupes du monde de football. J’étais à mille lieux de penser que le monde cosmopolite de demain allait nous livrer à la petitesse et à la médiocrité, et que l’Homme lui-même renoncerait à toute ambition collective autre que la paix sociale et la tranquillité dans son chez soi. Je ne pouvais deviner que lorsque mon grand oncle parlait de la patrie, de la république, de la fraternité, et même de Dieu, sa voix n’était déjà plus que l’écho d’une époque révolue. Dans mon monde à moi, toute l’énergie humaine serait tournée vers l’accumulation illimitée de biens, sans aucun rapport avec leur utilité directe ; seuls compteraient la richesse et la célébrité (et non plus la notoriété), sommet de toutes nos valeurs ; et comme prix du renoncement à toute forme de gloire, on assisterait au triomphe implacable du cynisme et du nihilisme. Dans mon monde à moi, l’administration des choses aurait enterré le gouvernement des Hommes. Mais le pire, c’est qu’il ne suffirait pas d’y habiter : il faudrait encore l’aimer, et abattre chaque nouvelle frontière avec la joie de l’esclave qui s’émancipe.
 
Il avait beau nous dire et répéter, le vieil oncle Paul, qu’il ne comprenait pas le monde où nous allions, il l’avait saisi mieux que personne. Et sa rupture à lui était finalement bien plus efficace et prometteuse que ces gens de gauche qui protestent par intermittence pour mieux servir quotidiennement le système qu’ils critiquent. Lui ne vouait pas un culte à la jeunesse ; lui n’allait dans les commerces que pour satisfaire un besoin réellement identifié ou pour se faire plaisir « de temps en temps » ; lui trouvait les fashion victims parfaitement méprisables ; lui allait toujours pisser pendant la publicité ; lui savait couper la télévision malgré les cris des gosses ; lui se méfiait des experts qui disaient savoir pour lui ; lui n’aurait jamais reçu un coach sans un bon coup de pied au cul. Dans la famille pourtant, Roger n’était rien d’autre que le vieux ringard largué. On ne l’écoutait que par politesse.
 
L’oncle Paul était riche. Tout le monde le savait dans la famille. J’ai tout hérité, et seul, de mon vieil oncle. Absolument tout. Pendant ma période de galère, quand les autres ne faisaient que me prendre pour un faible dépressif ou un déplorable fainéant, quand ma femme perpétuellement branchée sur son blackberry se désolait pour ma « carrière foutue en l’air », lui restait silencieux et m’offrait un peu de rhum « pour me remonter le moral ». Pour tout dire, il m’a même donné un peu d’argent, sans rien exiger en retour, et surtout pas que je retourne dans le seul port où l’on m’aurait rapidement repris comme matelot, je veux dire le port nauséeux du consulting. Les autres n’ont pas compris. Ils se sont sentis floués. Ils n’ont pas vu qu’avant de mourir, ce vieil homme amoureux de la vie voulait passer le relais à un type qui lui ressemblait un peu, c'est-à-dire un homme qui ne semblait pas encore totalement converti à la nouvelle humanité libérale. 
 
 
***
  
Libre et heureux
 
 
J’ai commencé par acheter un terrain, puis j’ai bâti une maison dans un beau village de France. J’ai construit une annexe pour que le moment venu, mes parents y trouvent le refuge de leur crépuscule.
 
Je tenais un potager qui me remplissait autant le ventre que les courses du samedi matin. Je retirais du travail de la terre une satisfaction que l’entreprise compétitive n’avait jamais pu me donner. Je me suis mis à lire beaucoup. J’ai repris des cours à la fac. J’ai fini par décrocher un doctorat de philosophie. J’ai trouvé dans l’enseignement une voie chargée de sens. Je sentais frémir en moi le désir intarissable de mieux me connaître et de mieux appréhender le monde. J’avais cessé de courir et de m’agiter pour entamer une quête. J’avais quitté la surface lisse des choses pour en goûter les profondeurs. Je suis devenu maire de mon village.
 
Mais surtout, j’ai rencontré Ambre. Dans un supermarché. Elle tenait la caisse ce jour-là, je m’en souviens bien. Le type lui gueulait dessus parce qu’elle n’avait pas tenu compte de l’offre de réduction sur les danettes nouvelle formule. C’est là que je l’ai vue mettre un nez rouge sortie de sa blouse « avec Carrefour je positive », en le fixant droit dans les yeux. Le type allait la gifler, mais je lui ai fait remarquer les caméras de surveillance. Il s’est ravisé, puis il est parti. Moi, je tombais amoureux de ma nouvelle femme, qui venait de tendre au monde le miroir comique de son absurdité tragique.
 
Je n’étais pas seulement devenu un homme libre. J’étais aussi un homme plus heureux.

* Merci à ID pour cette heureuse suggestion
 
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Julien 23/01/2013 22:20

Votre article est remarquable de justesse, tant pour l'analyse de votre parcours de vie que dans son expression. Je n'ai jamais osé franchir le pas d'une vie totalement "hors système", même si je
n'ai pas fondé de famille. Mon obstacle principal est que je n'arrive pas à me résigner à abandonner mon "potentiel de séduction", c'est-à-dire cette sécurité financière et matérielle qu'offre mon
mode de vie, et qui m'apparaît comme une condition quasiment sine qua non pour séduire (peut-être suis-je à côté de la plaque comme l'était "Pingouin"). Comment avez-vous surmonté ça?

M. Aurouet 26/01/2013 12:13


Merci pour vos commentaires. Il faudra distinguer ici l'auteur et le narrateur. Vivre ses idées suppose souvent une prise de risque sociale qui est comme vous dîtes, difficile à assumer. Pourtant,
je n'ignore pas ce que Jean Ferrat chantait admirablement bien, à savoir : "il faut vivre ce que l'on aime en payant le prix qu'il convient".