Mercredi 24 octobre 2007
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Publié dans : Société
Le titre vous paraîtra peut-être blasphématoire, surtout lorsque vous apprendrez qu’il
sera question ici d’Ingrid Betancourt, icône intouchable de l’humanitaire incontestable. De même, vous bondirez peut-être à la lecture des titres auxquels vous avez échappé : « Ingrid
est une fête » (et ses nombreuses déclinaisons : concerts, nuits blanches), « Ingrid fait du sport » (et ses succédanés : marathons féministes, randonnée en roller dans
des lieux insolites), « Ingrid se lâche » (sous différentes formes : pétales de rose au dessus des ponts parisiens « conscientisés », photos larguées au dessus des zones
contrôlées par les FARC). La lecture de l’article dans son entier devrait cependant rassurer les plus choqués d’entre vous : la situation d’Ingrid Betancourt n’a rien d’amusant ;
pourtant, c’est en son nom, que l’on prétend s’amuser follement.
Avant de débuter, il convient de préciser que peu de commentaires nuancés semblent avoir
été faits à propos de la situation de la Franco-colombienne. Les descriptions héroïques habituelles font peu de cas de l’imprudence de cette dernière qui s’aventura dans une zone contrôlée par
les FARC. Si un geste politique doit être jugé à l’aune de son résultat, celui-ci est catastrophique : les FARC détiennent un otage médiatique, ce qui empêche le gouvernement colombien
d’agir face à un ennemi intérieur puissant. Laissons cependant la situation colombienne de côté et venons en au fait : pourquoi Ingrid était-elle à la
plage ?
Paris, juillet 2007. Je m’avance vers le parvis de l’Hôtel
de ville de Paris quand j’y vois, stupéfait, une extension du domaine de « Paris Plage ». J’avoue, en provincial, que je pensais naïvement l’opération funeste cantonnée aux quais de
Seine ; j’oubliais que le parvis de l’hôtel de ville est devenu un terrain de jeux pour toutes les opérations festives du maire. L’immense bac à sable et les cabines de plage bleues et
blanches auraient suffi à mon indignation quand je vis son long visage au regard énigmatique contempler toute la scène. Un grand portrait d’Ingrid Betancourt scrutait le parvis, si bien que de
manière subliminale, elle semblait faire partie de l’installation néo-balnéaire parisienne et y donnait sa bénédiction. Je regardais « Paris Plage » et je la regardais
regardant Paris Plage : la scène résumait l’époque (et je pensais inévitablement au regretté Philippe Muray, celui qui a déjà tout dit).
Quelques mois plus tard, comme pour confirmer l’intuition
estivale, les Nuits Blanches parisiennes étaient dédiées à Ingrid Betancourt (dans le même temps, Martine Aubry organisait un marathon strictement réservé aux femmes - donc un marathon féministe
- et invitaient les participantes à courir en l’honneur de l’otage des FARC). Que peut-on donc déduire de toutes ces « Betancourt Pride » ? Deux éléments essentiels
doivent être soulignés.
Le premier élément relève de l’évidence mais il mérite
d’être noté en ces temps d’oubli du sens commun : qu’Ingrid Betancourt ait été otage ou non, les mirifiques événements cités auraient eu lieu de toutes façons. Et si, par bonheur, elle avait
été libérée, les organisateurs l’auraient d’ailleurs immédiatement oubliée pour (con) sacrer une autre icône, l’otage journaliste de sexe féminin jouissant d’une reconnaissance inégalée en
la matière. Ingrid Bettancourt n’est pas nécessaire à proprement parler.
Le second élément découle du premier : si le visage
d’Ingrid Betancourt (nous ne connaissons quasiment pas sa voix) est si précieux pour les développeurs de festif, organisateur d’événements et autre thuriféraires de la priorité
artistique, c’est qu’il enrobe de son regard approbateur leurs si contestables fêtes, événements, foires et Prides, les rendant par là même intouchables, incontestables et, partant, estimables et
recommandables. Par là même, ils s’auto-désignent, sans danger particulier, comme ennemi des ennemis d’Ingrid Bettancourt : ils deviennent des défenseurs de la liberté et de la démocratie
face au terrorisme des FARC et au despotisme d’Uribe par le seul fait de fouler le sable parisien ou de visiter une installation sonore pluri sensorielles dans la nuit de la
Capitale.
Pour synthétiser, Ingrid Betancourt est,
par simple évocation, un accélérateur d’approbation et une matrice d’héroïsme. Une dernière précision s’impose : Ingrid Betancourt n’y est pour rien…