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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Mon coeur pour le jeudi noir

Publié le 15 Octobre 2007 par M. Aurouet in Politique


M. Xavier Bertrand s’attend à un véritable jeudi noir. Entendez par là qu’ils seront nombreux à protester contre la réforme des régimes spéciaux.
 
L'alignement, par décret, des régimes spéciaux,  est très défendable. Dès l’instant que les salariés du régime général et les fonctionnaires cotisent pendant 40 ans et plus, on ne voit pas sur quelle base s’opposer à la réforme promise par Nicolas Sarkozy pendant sa campagne électorale.
 
Nul doute que la rhétorique consistant à dénoncer les privilèges et les corporatismes marchera à plein, et qu’à moins d’une surprise, les grévistes se retrouveront relativement isolés. Il n’empêche. Difficile, jeudi, de ne pas se sentir un minimum solidaire avec le mouvement qui se prépare.
 
Comment oublier, d’abord, que les sacrifices demandés ne s’accompagnent d’aucun mouvement de régulation d’un capitalisme débridé et déshumanisant ? Comment ne pas penser à EADS, à ces gens victimes de « power huit », spectateurs impuissants d’une débâcle sociale renforcée par l’enrichissement monstrueux de patrons irresponsables ? Comment négliger qu’à l’heure de la livraison du premier A 380, une affaire nauséabonde de délit d’initié est peut-être sur le point de livrer sa triste vérité ? Pourtant, l’A 380, c’est d’abord le savoir-faire immense de milliers d'Européens, sans qui cette prouesse technique n’aurait pas été possible.
 
Puis, il y a ce constat tout aussi navrant, que la réforme proposée prend soin, à ma connaissance, d’écarter les régimes des députés et sénateurs. On pourra dire ce qu’on veut, crier à la démagogie, on ne m’enlèvera pas de l’esprit que la politique ne se résume pas au royaume de l’expertise technique. Il y a des gens, comme Eric Le Boucher, qui ont un orgasme intellectuel chaque fois qu’on les excite avec le mot « réforme ». Leur spécialité, c’est de mettre les réalités humaines dans des équations fort séduisantes. « Vous êtes politiquement malhonnête parce que vous avez comptablement tort », voilà qui pourrait être leur devise. Mais la politique, c’est aussi la manipulation de symboles. C’est une mobilisation de mythes et de représentations. Lorsque De Gaulle réglait ses factures de téléphone personnelles, il est évident que ce n’était pas pour réduire les déficits publics. C’était par souci d’exemplarité. C’est idiot, mais c’est parfois avec ce genre de détails que l’on gagne ou que l’on perd la confiance du peuple. Mais le peuple, ces gens là ont appris à s’en méfier. Et parmi les élites, ils sont légion à l’enfermer dans un rôle d’empêcheur de réformer en rond, lui qui n’a pas compris dans quel monde il vivait, alors qu’il en a sa propre expérience quotidienne (ils ne leur vient pas vraiment à l’esprit que son expérience peut être fort différente de la leur).
 
Pourrait-on m’expliquer en quoi le capitalisme, qui s’est passé des stock options depuis ses origines, ne pourrait pas survivre sans elles ? Pourrait-on m’expliquer pourquoi les Français, les Allemands ou les Italiens, devraient s’adapter négativement à la mondialisation ? Pourquoi ils se voient privés de réguler le commerce d’après la vision qu’ils se font d’une société décente ? Pourquoi doivent-ils se résigner à un monde d’entreprises déracinées et cyniques ? Pourquoi l’économie leur est toujours présentée comme un ensemble de faits statistiques contre lesquels ils ne peuvent rien ? Il arrive un moment où le PIB, la réforme et tout le catéchisme ambiant, finissent par relever d’une forme détestable de pensée magique. Chaque matin, nous nous prosternons devant la figure divine de la croissance. On attend la croissance. On l’espère. Viendra-t-elle, viendra-t-elle pas ? Si on fait comme ça, est-ce qu’elle sera là ? Ce que je préfère, c'est lorqu'un chroniqueur radio de l'économie assure la transition avec la météo.
 
N’y a-t-il pas comme un problème ? N’avons-nous pas désappris à penser librement ? Je ne veux pas dire que la croissance n’a aucune importance, mais enfin, doit-elle constituer l’alpha et l’oméga de toute considération sur le monde ? Doit-elle être la base comme la fin de toute politique intelligente ?
 
Le problème des « reform-addicted », c’est qu’ils ne laissent aucune place à la liberté, et donc à l’espérance. La politique se récapitule dans la vulgate appauvrissante de la nécessité, vulgate dont le moteur est le savoir concret et éclairé des experts. La réforme, c’est l’accomplissement aujourd’hui de l’épisode d’un destin dont la trame entière est déjà tracée.
 
Pour toutes ces raisons – capitalisme déchaîné, idéalisation du marché, inégalités flagrantes assumées, peuple méprisé et politique dévalorisé – il m’est impossible de ne pas ressentir, pour ce jeudi noir qui s’annonce, un réel fond de solidarité.
 
Les plus agacés diront que je me vautre dans l’amalgame. Peut-être. Mais comment jouer l’aveugle arrogant dans la clarté du jour ? Je veux dire, comment extraire un problème social de son contexte politique et économique ? Pour reprendre un slogan publicitaire fameux, la réforme ne vaut que si elle est partagée par tous. Mieux encore : "le recentrage sur la puissance économique est un expédient trompeur, lié à la démobilisation là même où il mobilise des armées de travailleurs, de chercheurs et d'ingénieurs : tous se soumettent à un claquement de fouet" (Jan Patocka). A l'heure des nouvelles figures divines que sont la Croissance et le Profit maximisés, cette dernière phrase est plus que jamais à méditer.
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ktrine 15/10/2007 21:16

D'accord avec toi sur l'intro et sur la conclusion. Sur le corps de texte quelques réserves... est-ce parce que la France compte quelques pourris du capitalisme que nous devons avoir 2 poids 2 mesures quant au temps de travail qui permet d'avoir une retraite bien méritée. Y a t-il un rapport ? Où donc la subtilité m'a échappée ? Bien évidemment députés et sénateurs ne devraient pas échapper au système... mais quand on sait comment on devient sénateur... on est déjà dans un système de copinage, quasi anti-démocratique. Et leur régime devient presque anecdoctique.Notre système de PS est-il à protéger ? Quelles alternatives autres que la capitalisation si on supprime la solidarité ? Des temps de travail moindre liés à des réalités d'autrefois (quand le train fonctionnait au charbon) sont elles encore d'actualité ? Je ne certifie pas d'avoir des réponses ou des ébauches de réponses à mes propres questions mais je ne pense pas qu'en visant "l'arbre qui cache la forêt" cela résoudra un problème qui dépasse le débat économique et reste une vraie question sociétale. Continue à me faire me poser des questions.... un jour peut être je trouverai mes réponses !Bisous

M. Aurouet 15/10/2007 22:47

Salut Ktrine,

Je suis heureux quand ça réagit... Merci pour ta contribution.

Je suis en faveur de la réforme, je la trouve équitable et adaptée au déséquilibre démographique. Je souhaitais souligner que certaines réformes sont évidentes, et d'autres moins... Cela est liée à mon sens à l'acceptation tacite des formes contemporaines du capitalisme : déraciné, volatile, insaisissable, cynique etc...Je voulais pointer que derrière la question de l'alignement des régimes, il y a aussi tout un contexte. C'est ce contexte qui me rend proche de ce jeudi noir. Si je sentais un sursaut idéologique partagé, quelle que soit sa classe sociale, si je ne voyais pas que pendant que certains s'adaptent, d'autres en profitent impunément et/ou en toute bonne conscience, je serais, je crois, bien plus ferme dans ma position sur la réforme des régimes.

OK sur le régime des sénateurs, il est anectodique : mais le symbole compte vraiment.

En outre, je crois qu'en se concentrant sur la question du partage travail/temps libre (légitime), on occulte celle, aussi fondamentale, des conditions de travail. Evidemment, je ne pense pas particulièrement aux régimes spéciaux. Mais la grande affaire consiste bien à travailler plus longtemps... y a t il, toutefois, une réelle incitation à rester au travail ? Je ne parle pas simplement du salaire, mais tout aussi bien des rapports au travail, du sens du travail aujourd'hui... A 58 ans, le salariat est-il encore motivant pour un travailleur ? Surtout quand on le considère comme un poids qui coûte cher et qui peine à s'adapter ? La culture du résultat à tout prix et du profit maximal, la réduction de l'homme à une ressource sont-ils des éléments compatibles avec le mot d'ordre "travailler plus" ?

Comme toi, j'ai bien plus de questions que de réponses. Une chose me semble à peu près claire toutefois : sous prétexte de mondialisation, on prend trop l'économie comme une donnée, sans jamais chercher à la soumettre à des impératifs d'ordre politique ou moral.

M. Aurouet 15/10/2007 22:29

Salut Ktrine,