Jeudi 11 octobre 2007
4
11
/10
/Oct
/2007
21:23
Publié dans : Société
Il vous arrivera sans doute à vous aussi, de là où vous me lisez, d’arpenter les rues de votre ville, et de lire, sur
des dizaines de panneaux d’affichage, un texte vous informant qu’Evelyne, Roger ou Rachid, « travaille pour vous tous les jours ». Les plus pressés ou les plus distraits passeront
sûrement leur chemin. Quant aux autres, il se peut qu’à se pencher vraiment sur cette douce propagande, ils en arrivent peut-être à se poser les mêmes questions que moi.
Lorsque j’ai vécu cette expérience, au demeurant peu extraordinaire, j’ai d’abord été frappé de constater que le logo
qui accompagnait le texte et la photo d’Evelyne, représentait une institution publique. Ce n’était pas Madone pour les produits Maigrelette, mais une institution prévue par la loi, financée grâce
au produit des prélèvements obligatoires. Dans ces conditions, dire qu’Evelyne bosse pour moi est un truisme dont je pourrais me passer. Ou alors, est-ce pour me faire remarquer qu’avant Evelyne,
Roger n’en foutait pas une rame ? Ou que malgré la réputation des services publics (vous savez, les « privilégiés » de la société du loisir), il existe bel et bien des gens qui se
donnent corps et âme pour leur métier, et particulièrement Evelyne ? Ou bien ne voudrait-on pas, par cette démarche, dissiper une rumeur sur le retour des délices de Capoue dans une
institution pourtant vénérable ?
Bon, quittant les sentiers de ce premier niveau d’analyse, je finis par me rendre compte que je fais partie du médium,
et que le véritable destinataire (pardon, « la cible ») n’est autre qu’Evelyne elle-même, ainsi que ses dévoués collègues. Le personnel censé servir la collectivité publique souffrirait
donc d’un malaise profesionnel ? Il faut le flatter pour le motiver ? Curieux mais plausible. Quoi qu’il en soit, me voilà transformé en dommage collatéral d’une cible
inconnue…
A dire vrai, la communication d’image – à laquelle il est impossible d’échapper aujourd’hui - qu'on en soit victime ou
bien acteur, est ambiguë à plus d’un titre. D’abord, il est surprenant de voir que la « com » en question relève plus de la propagande que de la communication, puisqu’elle se résume ici
à la propagation d’un d’un jugement de valeur promotionnel. On a affaire à une institution qui, finalement, pense qu’elle est géniale. Vous avez vu combien je suis bon ? Vous avez vu combien
je me crève pour vous ? Comme, bien-sûr, toutes les organisations tendent aujourd’hui à vanter leurs propres mérites, l’homme de la rue, le citoyen ordinaire, déjà bombardé de messages
publicitaires lui faisant croire que toutes les marchandises et tous les services sont géniaux, se voit désormais harcelé par les institutions qu’ils paient précisément pour éviter leur mise en
concurrence…
On en vient donc à la face cachée de la communication d’image ou, plus exactement, de
la propagande publique. Juridiquement assurés de leur monopole et, relativement, de leur pérennité, les services publics agissent pourtant comme s’ils étaient en concurrence, comme s’ils étaient
une entreprise agissant sur un marché, avec une clientèle à capter. Pour le vivre de l’intérieur, je sais bien qu’avoir substitué le « client » à « l’administré » présente
l’avantage de rechercher l’amélioration de la qualité du service. Loin de moi l’idée que les services publics doivent se foutre de la population. Mais enfin, il faut se rendre compte que l’esprit
de concurrence sonne faux dans un univers qui, par définition, n’y est pas soumis. Pire, cette fiction engendre des effets pervers, dont le moindre n’est pas de monter les institutions les unes
contre les autres, dans un esprit de conquête totalement décalé. Au lieu de se sentir partie d’un vaste réseau commun au service de la République, chacune tente de se faire valoir auprès des
usagers. Dans ce cadre, peu importe au fond que les compétences soient clairement réparties, et que le Service public en général soit à la hauteur de ses missions.
De tous temps, les organisations ont cherché à tirer la couverture de leur côté. Mais ce qui est nouveau, c’est que
l’esprit de concurrence soit si littéralement affiché et assumé, qu’il ne provoque pas de malaise dans une sphère publique pourtant motivée par d’autres fins que le profit, moteur d’une
recherche de performance à tout prix. Dire ce que l’on fait pour être plus visible que son voisin - c'est-à-dire recourir à la publicité – est une obsession galopante dans les services publics,
où l’on parle d’image de marque et où l’on fait des enquêtes de notoriété.
Pourtant, ce qui nous fait se lever chaque jour, n’est-ce pas plutôt l’accomplissement pur et simple, le plus
consciencieusement possible, des missions que le législateur nous a confiées ? Ce qui doit motiver Evelyne, n’est-ce pas plutôt le sentiment de se sentir utile à la collectivité ? Et
si finalement, la publicité qui s’étale masquait une vraie crise de sens ? Si elle permettait surtout de ne pas se poser les vraies questions et d'éclairer les vrais
enjeux ?
Le service public doit motiver ses troupes en se fondant sur un sens aigu de la vocation. A trop se
comporter comme une entreprise classique pour faire « bien », pour faire « moderne » et pour être « dans le coup », il risque d’en venir à utiliser de plus en
plus de semblales méthodes de persuasion, consistant à substituer à l’éthique de la vocation, l’autosatisfaction publicitaire. Ce n’est pas, je crois, ce que nous
souhaitons…