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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Quelques réflexions sur la gauche en déroute

Publié le 7 Septembre 2007 par M. Aurouet in Politique


On laissera de côté, dans cet article, les raisons purement conjoncturelles de la récente défaite, à savoir que Nicolas Sarkozy était finalement bien mieux armé pour réussir que ne l’était Ségolène Royal (soutien des médiacrates, éloquence, cohérence du discours…). On s’attachera plutôt ici à dénicher quelques-uns des errements qui minent la gauche française depuis déjà assez longtemps, afin d’ouvrir la voie à un questionnement fondamental sur la pertinence du clivage droite/gauche tel qu’entendu dans l’opinion commune, et largement véhiculée par les médias. Précisons tout de suite que cet article n’épuisera pas le sujet ni ne donnera d’ailleurs de réponse définitive. Son but est d’abord de présenter les choses sous un angle différent du sens commun, et d’inciter à la réflexion.
 
Notons d'abord que les profondes failles de la gauche ont longtemps été masquées par le score élevé d’un front national honni qui, mécaniquement, a longtemps affaibli les droites gaulliste et libérale, permettant à la gauche de se contenter d’une vague posture de « résistance ». De ce point de vue, si 2002 commença de révéler les limites d’un jeu électoral périlleux dont la victime directe fut Lionel Jospin, 2007 vient tout juste d’apporter la preuve historique d’une gauche en déroute, dont l’ampleur est partiellement dissimulée par la mécanique de la bipolarisation. A cet égard, il faut aussi analyser l’extraordinaire percée de François Bayrou comme la résultante d’une gauche aux abois, même si son projet de rassemblement national avait beaucoup de valeur en soi dans un contexte où, qui plus est, les deux champions des médias apparaissaient tous deux comme des individus à éliminer à tout prix.
 
Errement n° 1 : Le territoire dénigré
 
La théorie de la lutte des classes et son corollaire – l’internationalisme – étaient déjà difficilement compatibles avec un postulat théorique empreint de nationalisme ou, plus prosaïquement, de territorialité. Là-dessus, les expériences totalitaires vinrent vacciner les âmes de gauche contre l’idée même de nation. Mais parallèlement, la solidarité de classe et le communisme historique s’effritèrent peu à peu, avant de connaître leur effondrement final.
 
Sous l’effet de ces facteurs, l’homme de gauche-type est devenu un individu mondialiste, rejetant tout à la fois l’internationalisme d’hier, qu’il considère au mieux comme une vaine utopie, au pire comme la source de révolutions sanglantes, et le nationalisme, idéologie selon lui ontologiquement étriquée et « bourgeoise » (dans la mesure où il implique à tout le moins la reconnaissance d’un héritage à défendre). Dès lors, le type de gauche est fondamentalement devenu favorable à l’ouverture (corollaire spatial du mouvement). Non pas qu’il se soit authentiquement converti à la religion du marché. Au contraire, il a continué de la critiquer à outrance dès qu’un micro lui était tendu. Mais, ne supportant pas les souffrances et la misère de toute une partie de la planète – misère dont il attribue la cause exclusive à sa propre société - il a trouvé bon d’assimiler toute pensée « territorialisante » à une forme d’égoïsme et de repli sur soi. Ce faisant, il a fermé la porte à toute régulation un tant soit peu efficace. Il a par exemple soutenu l’Union européenne comme processus acharné de déterritorialisation, sans jamais imaginer que ce projet devait avoir a minima un but souhaitable pour en légitimer la poursuite. Il s’est aussi entiché de l’idéologie altermondialiste, dont il a toutefois compris assez vite qu’elle était politiquement inefficace.
 
Errement n°2 : Les différences sont un sport de combat
 
L’âme de gauche aime les autres. C’est du moins ce qu’elle dit et ce qu’elle affiche. Elle est tolérante. Elle respecte les différences. Ayant abandonné le paradigme de la lutte des classes, c’est donc assez logiquement qu’elle a quitté le terrain trop classique des injustices sociales et économiques pour occuper celui du combat pour le respect des différences. De là découlent le féminisme de la parité (qui relève plutôt d’un féminisme différentialiste) et toute la litanie des discours « catégoriels » de Ségolène Royal. La gauche ne parle plus d’ouvriers, d’exploitation et moins encore d’aliénation, mais elle aime les gays, les handicapés, les femmes, les immigrés (de préférence « sans papiers ») ou encore les noirs de France. Elle se bat pour les minorités qu’elle juge opprimées.
 
Le paradoxe assez navrant, c’est qu’un tel combat n’a de sens profond que dans un Etat politiquement ségrégationniste ou bien culturellement raciste. Comme la France ne peut être considérée ni ségrégationniste (de par sa Constitution et ses lois), ni raciste (ce qui n’empêche pas que se manifestent des réflexes liés à des idées préconçues, et l’on remarquera ici que celles-ci sont largement partagées quelle que soit sa couleur de peau ou son origine), il est possible d’affirmer que la gauche a coutume de se battre contre des dangers qui n’existent pas – ou alors à une échelle qui n’est pas politiquement dangereuse – puisqu’un regard un tant soit peu lucide sur l’Histoire tendrait plutôt à montrer que nulle époque ne fut sans doute plus libre, plus respectueuse et plus tolérante que la nôtre (en France bien-sûr). Bref, ce qui devait arriver arriva : à vaincre sans péril, on risque de gagner sans gloire. A agiter des chiffons rouges inutiles, à faire croire que la France est le pays de toutes les phobies contre l’évidence même, on finit carrément par devenir ridicule.
 
Errement n° 3 : Sociologie mon amour
 
Les « découvertes » sociologiques (j’emploie le mont à dessein, puisque les sciences humaines n’ont pas toutes quitter leur délire de comparaison avec la physique et la chimie), qui en France ont tendu à souligner la violence symbolique des institutions républicaines, ont amené la gauche à se méfier de la République. Considérant, par exemple, que l’école de la République renforçait les inégalités, allant même jusqu’à comprendre les actes odieux de quelques banlieues agitées (les jacqueries d’antan avait plus de sens politique), la gauche se laissa tenter par des mécanismes qui ne prenaient plus appui sur « l’esprit républicain » (la méritocratie notamment), mais plutôt sur une logique nouvelle d’adaptation à des profils jugés discriminés. Concrètement, cela voulait dire que certaines populations avaient besoin de politiques spécifiques, parce que l’égalité républicaine n’engendrait soit disant que des inégalités de fait. La politique de la ville – une discrimination positive qui ne dit pas son nom – et l’abaissement du niveau d’exigence pour gravir les échelons de la vie scolaire (particulièrement dans les banlieues « marquées » par des ZEP sans avenir), en sont deux illustrations marquantes.
 
Le logiciel de pensée républicain s’est ainsi largement affaibli au fil des ans au profit d’un raisonnement communautariste. Ce faisant, loin d’apporter un réel secours à des citoyens plus vulnérables que les autres, la gauche les a enfermés dans un statut de victimes permanentes qui non seulement ne pouvait qu’amoindrir leur combativité sociale, mais encore renforça les marqueurs ethniques ou sociaux qu’elle prétendait vouloir mettre à bas.
 
La tendance à l’infantilisation, jumeau implacablement logique de la victimisation, s’est trouvée elle-même renforcée par la montée en puissance d’une bureaucratie sociale qui, après avoir diagnostiqué les problèmes sociaux, déploie la panoplie complète de la prise en charge et de l’accompagnement, agissant ainsi comme un gentil médecin de famille. Sans remettre en cause l’utilité concrète des services sociaux dans un monde très imprégné d’individualisme, il est certain que leur omniprésence est susceptible d’attenter à la dignité citoyenne des personnes qu’elles sont censées aider. La notion plutôt répandue de « cas social » (et même de « cas soc’ ») en attesterait plutôt.
 
Errement n° 4 : L’héritage libertaire et le nouveau darwinisme social
 
La gauche dans son ensemble n’a pas fini de traîner mai 68 comme un boulet (mais elle semble à peine s’en apercevoir). Confondant l’émancipation - projet éminemment de gauche – et l’affranchissement personnel vis-à-vis de toutes les contraintes morales et sociales, mai 68 a conditionné toute une génération dans la méfiance systématique de la famille, de la patrie, de la religion, de la chose militaire ou même encore du voisinage. Si cette attitude a sans aucun doute permis de relâcher une pression parfois trop pesante, elle a aussi ouvert la voie à une fuite en avant individualiste qui ne pouvait finalement qu’alimenter ce que la gauche déplore aujourd’hui, à savoir la société de marché et son capitalisme débridé. En l’absence de valeurs plus puissantes à opposer au triomphe de l’utilitarisme, du consumérisme et de l’individualisme, la gauche a pour ainsi dire préparé les conditions contemporaines de son impuissance politique. Parce que le patriotisme pouvait devenir nationalisme étriqué et belliqueux, ou parce que la religion pouvait prendre une forme fanatique, il lui fallait les condamner absolument. C’est bien globalement ce que fit la gauche. Et pendant que se déréglementait le monde, pendant que l’esprit de la concurrence et du darwinisme social se propageaient, parfois en y apportant un concours zélé, la gauche n’en finissait pas de dénoncer tout ce qui, selon elle, n’était que tradition obscurantiste frappée du sceau de la ringardise, tout en déplorant les « victoires du marché ». Et voilà comment, sous prétexte de progrès toujours mesuré par le nombre de murs abattus, on en vient à dégrader profondément les conditions d’une vie à visage humain (c'est-à-dire une vie où existe autre chose que le quant à soi, la réussite dans sa « carrière » et la soif d’une accumulation matérielle somme toute assez vaine).
 
Mais allons plus loin : qu’est-ce qu’être « de gauche » aujourd’hui ?
 
Cela fait belle lurette que la gauche française, surtout version PS, en appelle à sa propre rénovation, sans doute parce que, plus encore que ses récents échecs électoraux à répétition, elle perçoit sa fragilité idéologique. La plupart du temps, le « changement de logiciel » que ses dirigeants ne cessent d’appeler de leurs vœux n’est rien d’autre qu’un vague discours de « modernisation » (c'est-à-dire un discours qui consiste à dire : soyons fidèle à notre époque). Concrètement, ce discours en appelle à mettre fin à des combats dits « d’arrière garde », pour permettre l’éclosion d’un nouveau parti social-démocrate à l’aise dans ses bottes. Il y a fort à parier, en fait, qu’un tel virage (ce serait en fait tout au plus un « tournant) ne ferait qu’entériner l’abdication de la gauche sur ce qui, aujourd’hui, relève vraiment d’une combat de gauche. Et il en va de même, bien-sûr, de cette gauche dite « révolutionnaire », qui concrètement a toutes les chances de ne jamais rien changer ou, si par quelque hasard elle y parvenait, ne ferait que catégoriser les gens entre méchants patrons et gentils salariés, ou encore blanc arrogant et noir discriminé.
 
En vérité, la voie du salut est étroite. Elle suppose un double sacrifice au profit d’une nouvelle posture certes non extrémiste, mais forcément radicale (c'est-à-dire qui s’attaque à la racine des problèmes). Le gauchisme, ce mélange stupide de libertarisme et de manichéisme qui ne fait rien d’autre qu’alimenter la déshumanisation de la société ainsi que les fausses pistes, est le premier, et sans doute le plus important des sacrifices à consentir (d’où la nécessité de rejeter les Verts ou la LCR). C’est la condition sine qua non d’une attaque en règle contre les vrais fléaux de notre temps. Le second sacrifice n’est rien d’autre que la social-démocratie comme posture adaptative au capitalisme transnational (type DSK). Cela suppose évidemment de reconnaître que la mondialisation n’est pas le fruit d’un déterminisme technique, mais plutôt celui de la victoire d’une idéologie et d’un conditionnement collectif.
 
Une fois le gauchisme et la sociale-démocratie rejetées, il devient possible pour la gauche de nouer une alliance nouvelle avec l’idée de république, la seule idée en mesure de donner une quelconque efficacité au discours de « résistance au marché ». La notion de république est bien plus prometteuse pour la gauche que celles de « classe » ou de « communauté ». Elle lui permet d’abord de reconnaître que des individus de classe différente ont néanmoins quelque chose en partage (la citoyenneté et la nation par exemple). En outre, elle l’oblige non seulement à conserver un sens aigu de la justice sociale, mais aussi à se fixer d’autres buts que la démocratisation du loisir et de la consommation (préoccupation purement social-démocrate). Pour être de gauche ici et maintenant, il ne peut pas suffire de vouloir partager le gâteau. Il faut encore s’investir pour une société qui se fixe d'autres buts que produire, accumuler et jouir.
 
Vu sous cet angle, il devient clair que le service militaire pour tous les citoyens, la restriction de la publicité, le port d’une tenue unique dans les écoles et les collèges, la défense de la culture classique et des humanités contre l’industrie culturelle, la dénonciation de la civilisation de l’image et de son puissant bras armé, la télévision, la défense du sentiment patriotique et de la vertu civique, ou encore le recours assumé au protectionnisme économique, apparaissent d’emblée comme quelques-uns des grands combats de gauche de notre temps (et les seuls, encore une fois, à tenir le marché en respect). Si la gauche n’a rien à dire sur le capitalisme transnational et l’hédonisme consumériste, ou si elle s’en fabrique une confortable posture de dénonciation, alors c’est qu’elle n’est tout simplement pas de gauche, parce que, tout bien considéré, je ne vois pas d’autre combat plus urgent et surtout, plus progressiste (si l'on veut bien admettre un progrès contextualisé).
 
Toute autre attitude de la gauche en 2012 donnera raison à ce que Christopher Lasch avait fort bien saisi, et que nous autres Français avons pu percevoir pendant la campagne de 2007, à savoir que « les différences politiques entre la droite et la gauche ont été largement réduites à des désaccords au sujet de mesures destinées à atteindre des objectifs moraux comparables ». Le malaise aujourd’hui est bien que droite (UMP) et gauche (PS) sont, de fait, unies dans la même approbation du monde contemporain. Et ce n’est certainement pas la lutte contre les discriminations ou le mariage homosexuel qui permettront d’établir une ligne de démarcation solide. Le paradoxe suprême, c’est finalement que les vrais gens de gauche, ceux que l’on considèrera demain comme tels, sont très certainement ceux que l’on moque quotidiennement pour leur scepticisme. La droite n’est plus majoritairement peuplée comme autrefois de gens favorables à un ordre bien réglé, stable et immuable, sous la garde bienveillante de Dieu et de la Tradition. Cela fait bien longtemps qu’elle assume le mouvement, le changement et le progrès. Cela fait bien longtemps qu’elle n’est plus pessimiste, et qu’elle roucoule avec la gauche dans un même chant d’approbation (pour qui sait entendre), acceptant l’identité parfaite du mouvement et du progrès. C’est bien la raison pour laquelle tant de protestations contre le « pétainisme » ou le « conservatisme » paraissent parfois si décalées.
 
Au final, si la gauche veut être un parti de progrès, alors reconnaissons-le : le progrès ne peut être que le refus du dieu mouvement qui, sous prétexte de libération, soumet l’homme d’aujourd’hui à la plus redoutable des aliénations : celle de n’être rien de plus qu’un salarié à rémunérer et un consommateur de biens et de spectacles. Et c’est sans doute faute d’une telle contestation politique à la fois cohérente et organisée, qu’aujourd’hui nous peinons tous à distinguer vraiment droite et gauche.
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